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Débat "Comment améliorer les relations entre la police et les jeunes de banlieue ?" : Compte rendu

samedi 20 mai 2017

L’association Le-Pont a organisé le 24 mars 2017 un débat sur les relations entre les jeunes des banlieues et la police avec l’objectif de comprendre les tensions actuelles et de proposer des solutions pour assurer la sécurité de tous les Français, quels que soient leur milieu social, leur origine ou leur couleur de peau. Ce débat, qui a réuni une quarantaine de participants, était animé par trois des membres fondateurs de l’association Le-Pont , Abou Ndiaye, Daniel Kamelgarn et Mariem Chabbouh qui, aux commandes de son microordinateur, projetait sur un écran et selon une taille proportionnelle à leur fréquence, les principaux termes utilisés par les participants. Les échanges se sont déroulés en trois temps : recueil du ressenti de la salle à l’égard du thème du débat, témoignages des quatre spécialistes invités en raison de la connaissance particulière du thème, échanges de la salle avec les invités.


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Comment faire pour que la police soit moins perçue comme une menace par les jeunes des quartiers ? Comment rétablir la confiance entre la population et la police ?

Ces deux questions posées par Abou à la salle comme entrée en matière ont suscité des réactions très marquées par l’expérience de chacun et notamment par la couleur de peau et qui confirment l’existence d’un malaise profond d’une partie de la population à l’égard de la police française.

En schématisant à l’extrême, pour les personnes d’origine africaine ou maghrébine de l’assistance, la police est considérée comme une institution raciste qui traite de façon différente les gens selon leur couleur de peau.

Pour Amad, la police a été instituée pour « taper » et il y a connivence de la justice, dans le cadre d’un Etat lui-même raciste à l’égard des ressortissants de ses anciennes colonies et qui vise à maintenir une ségrégation territoriale des descendants des « indigènes ».

Mariem rappelle que les faits de violence commis par les policiers dans l’exercice de leur fonction sont nombreux et documentés et vont jusqu’au meurtre. Elle ajoute que la justice et les pouvoirs politiques agissent mollement contre ces crimes.

Pape, cependant, ne se sent pas menacé en France comme le sont les Noirs aux USA. Il a quelquefois l’impression de batailles rangées entre deux groupes (« branleurs » versus policiers), batailles livrées en principe pour le bénéfice des gens normaux.

Ce n’est pas le cas de Tania qui supporte mal la panoplie d’armes et les armures de protection dont sont affublés les policiers français. Elle ne comprend pas qu’ils interviennent toujours en bande, ce qui accroît le sentiment de menace.

La perception de Nicole est différente. Par son âge elle se souvient d’une époque où les policiers évoluaient seuls ou par deux, étaient respectés et appréciés par la population. Mais elle sait aussi, notamment par son expérience de vie dans d’autres pays, qu’un policier peut facilement avoir des comportements arbitraires. Elle ne pense pas que l’augmentation du nombre des policiers soit la solution.

Yona confie ne pas se sentir à l’aise quand elle croise des policiers et, sur le nuage de points élaboré par Mariem à partir des interventions des diverses interventions, c’est très clairement le mot peur qui apparaît en effet le plus souvent.

Pour Daniel, cette situation de peur ne semble pas exister dans d’autres pays comme l’Angleterre.

Au-delà de ce ressenti, quelques propositions émergent. Tania estime que les policiers devraient connaître la culture des habitants des lieux où ils interviennent et qu’ils devraient être recrutés localement.

Bernard pointe un besoin de formation, mais également de gestion des ressources humaines, les policiers les moins expérimentés étant envoyés dans les zones les plus difficiles du fait des règles de mobilité interne au sein de l’institution.

Pour Pape et Yona, comme la défiance est réciproque, les progrès sont à rechercher des deux côtés pour la faire diminuer.

Représentation visuelle des mots les plus utilisés par l’assistance en première partie du débat



Les quatre invités apportent chacun leur réflexion sur les mécanismes en jeu dans le fonctionnement de la police comme institution.

Franck, l’un des militants fondateurs en 2005 de la Brigade Anti-Négrophobie, insiste sur l’utilisation politique de la peur. La peur est pour lui un moyen utilisé par l’Etat pour opposer la police à une partie de la population qui va être étiquetée dangereuse, stigmatisée et muselée. Il constate que cette population muselée a les mêmes visages que les indigènes que l’Etat colonial maltraitait avant les indépendances.

Il estime que c’est pourtant grâce aux apports de cette population que l’Etat français a pu asseoir sa richesse et son rayonnement. Mais l’Etat garde de la période coloniale un fonctionnement raciste d’autant plus violent qu’inavoué.

Sofia parle aussi de racisme prégnant et intériorisé et de grandes inégalités entre les territoires. Elle intervient à Villiers-le-Bel dans le cadre de l’administration territoriale comme cheffe du service de prévention de la délinquance. La population de Villiers-le-Bel a été très marquée par les émeutes de 2007. Leur souvenir entretient une grande défiance envers la police. Dans son activité professionnelle qui consiste notamment à faire se parler entre eux les services des différentes administrations, elle constate des réticences plus ou moins grandes de la police à échanger avec elle (en raison de ses origines maghrébines), la tendance étant plutôt à la non coopération sur la période récente.

Les services de l’Etat interviennent trop tard vis-à-vis des jeunes qui commettent des infractions, alors qu’il faudrait mettre en œuvre une « prévention des conduites à risques ». Quand un jeune est traduit devant le juge des enfants, il est d’ores et déjà souvent trop tard pour empêcher qu’il ne récidive.

De façon générale, elle juge que la politique de sécurité se dicte d’en haut, au lieu de prendre en compte l’expérience de terrain.

Fabien est policier depuis huit ans en région parisienne. Il raconte sa surprise à son arrivée en Ile de France : rien, dans sa formation, ne l’avait préparé à la connaissance du territoire dans lequel il intervient, ni à la gestion du stress. Il explique que les policiers ont peur, mais que cela ne justifie en rien les « bavures » dont il souhaiterait que les auteurs soient punis. Avec des collègues, il participe à un collectif « Policiers et Citoyens », créé pour limiter les incidents lors des manifestations contre la loi El Khomry, et qui veut améliorer les relations entre la population et la police. Une des mesures que ce collectif promeut est la levée de l’obligation de réserve à laquelle sont soumis les policiers.

Le point de vue du sociologue est apporté par Jérémie Gautier. Etudiant l’institution depuis quinze ans, il montre qu’elle est loin d’être monolithique. Il y a plusieurs métiers en son sein, mais aussi beaucoup de clivages. Il met en lumière la relative autonomie du policier dans l’exercice de sa mission sur le terrain, beaucoup plus grande que celle dont disposent d’autres salariés, ce que confirme Fabien. Il montre que le « répertoire » d’actions utilisées relève de plusieurs traditions : contrôle très ancien des populations indésirables remontant à l’époque de la monarchie, fin du XIXème siècle pour les contrôles d’identité, techniques de contrôle des populations indigènes importées de l’époque coloniale. Il semble qu’il s’agisse bien que cette dernière pratique ait été utilisée dans le cas de Théo. S’agissant des BAC [1] , ses travaux et ceux de ses collègues concluent à « une centralité des pratiques les plus coercitives et répressives ». Il relève que la police nationale a été créée en 1942 sous le gouvernement de Vichy avec une volonté de centraliser et de reprendre en main les polices municipales qui existaient jusqu’alors, ce qui n’est pas anodin.

Le débat des experts entre eux et avec la salle apportent des précisions et des perspectives importantes

Les comportements racistes de la police sont aussi le résultat de politiques qui sont dictées par d’autres acteurs à l’institution et quelquefois pour un but autre. C’est le cas notamment des fameux contrôles au faciès dont l’origine remonte à un changement de la politique contre l’immigration et au début de la lutte contre l’immigration clandestine. Une étude conduite sur les contrôles réalisés à la gare du Nord montre le biais racial de ces contrôles, mais les deux premiers critères discriminants sont le sexe et l’âge : ce sont des hommes jeunes (entre 15 et 25 ans) qui sont prioritairement contrôlés. L’infléchissement de cette politique, par ailleurs peu efficace au regard de son objectif initial (le contrôle des sans-papiers), et notamment la mise en place de récépissés, se heurte à l’opposition des policiers qui verrait leur marge de manœuvre propre ainsi réduite.

D’autres relations entre la population et la police sont possibles. L’expérience de police de proximité lancée en son temps par Lionel Jospin n’a pas été suffisamment longue pour montrer ses effets, mais a laissé des traces positives dans la mémoire de Fabien qui dit avoir appris son métier avec un ancien de cette police et qui souhaite que la satisfaction de la population devienne le principal indicateur de son action.

Jérémie confirme qu’il y a au sein de la police française des forces progressistes qui sont peut-être moins minoritaires qu’on le croit. Sa connaissance du fonctionnement de la police de Berlin montre que des fonctionnements autres que répressifs sont possibles.

Mais Franck rappelle qu’il faut s’en prendre aux causes (le fonctionnement raciste et "classiste" de l’Etat) au lieu de se focaliser sur le traitement des simples conséquences que sont les actions répressives de la police qui n’est que le bras armé de l’Etat. Dans ce cadre le cerveau/l’Etat commande le bras/la police qui s’exécute.

Représentation visuelle des mots les plus utilisés par l’assistance et les intervenants en seconde partie du débat



A défaut de solutions précises, le débat aura prouvé qu’on peut se parler entre policiers et citoyens et montré que le ressenti de chacun n’est pas nécessairement celui que l’autre a imaginé.

Il a permis un échange entre des personnes qui n’avaient pas l’occasion de dialoguer entre elles. Après le débat, Sofia a invité Fabien à venir à Villiers le Bel pour témoigner de son travail de policier devant des groupes d’écoliers, Fabien a invité Jérémie à venir observer le travail de sa brigade de lutte contre les stupéfiants, Fabien et Franck ont échangé leur numéro de téléphone. En cela le débat a atteint son but premier : rapprocher les gens qui ne se côtoient habituellement pas pour qu’ils se parlent et apprennent les uns des autres.

Notes

[1 brigades anti-criminalité instituées en 1994 pour intervenir en milieu sensible

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